Vue sur la Maison de la Dame Blanche depuis le coude de la rue des Carrières, son angle évident (cliché d'Armand Launay, aout 2019).
Dans la rue des Carrières se trouve l’une des plus anciennes demeures des Damps : la maison de la Dame Blanche. Tous les curieux d’histoire locale ont entendu dire que ce nom a pour origine Blanche de Castille, qui aurait habité ici.
La lecture du Dictionnaire historique de toutes les communes de l’Eure (1868), de Louis-Étienne Charpillon et Anatole Caresme, démontre que ce n’est pas Blanche de Castille qui vécut ici mais Blanche de France, identifiée grâce aux actes de propriété conservés :
"En mai 1331, Philippe le Bel donnait à Étienne de la Chapelle, son cuisinier, des héritages assis aux Damps, à Léry, et dans les environs, qui avaient été confisqués sur Robert de Gasny, pendu pour ses démérites. Il se trouve que ce domaine de Léry appartenait alors à Blanche de France, fille de Philippe le Long, qui en avait hérité de sa mère Blanche de Bourgogne, morte en 1330. Cette princesse prétendit que les biens du supplicié lui appartenaient par échoite, et avec l’approbation de sa famille, elle les donna à deux religieuses de Longchamps ; mais Guillaume de la Chapelle, fils d’Eustache, fit une vigoureuse résistance en s’appuyant sur la donation faite à son père. Le roi intervint par lettre de juillet 1335 et ordonna l’exécution d’une décision de ses gens de comptes, qui avaient adjugé les héritages à Blanche de France".
Deux Blanche, mère et fille, ont bien été propriétaires de terres aux Damps au XIVe siècle. On aurait pu douter qu’il s’agît d’un homonyme, mais la mention de Léry écarte cette ambigüité. Mais, de là à dire que ces dames fussent propriétaires de la demeure qui nous intéresse ?
L’ancienneté du bâti permettrait à priori de le penser puisqu’une cave présente les caractéristiques du XIIIe siècle avec des arcs doubleaux chanfreinés en plein cintre (comme la Salle d’Armes à Pont-de-l’Arche) à son entrée. Qui plus est, le décor d’ensemble avec une toiture à pans très inclinés et des fenêtres vitrées de losanges tenus par du plomb… campent un décor assez médiéval. Médiéval encore est le travail de sculpture au niveau des sablières, des allèges et des encadrements des fenêtres. Il s’agit de lignes homogènes qui apportent une harmonie d’ensemble ainsi qu’un caractère plus affirmé à la façade. On doit les imaginer jadis peintes avec une autre teinte. Nous avons affaire à une esthétique gothique, c’est-à-dire médiévale.
Cependant, le corps de bâtiment présente des caractéristiques architecturales plus tardives. La façade nord est harmonieuse, avec deux portes jumelées regroupées au milieu de la longueur de la maison. Les ouvertures aussi sont réparties symétriquement à raison de deux fenêtres par niveau et une petite ouverture seule au-dessus des portes d’entrée. Il s’agit, dans l’ensemble, de fenêtres à meneaux caractéristiques de la Renaissance. Le travail du pan de bois trahit, lui aussi, une époque renaissante avec un bien meilleur respect des angles droits que les édifices plus anciens.
En l’état, toujours dans une atmosphère médiévale mais déjà, si l’on peut dire, dans un savoir-faire et une mode de la Renaissance, on peut dater cette Maison du début du XVIe siècle ; on osera dire avant 1540.
Par conséquent, rien n’atteste que cette demeure ait appartenu à Blanche de Bourgogne et Blanche de France. Il est même douteux qu’une tradition orale ait survécu 650 ans, soit une trentaine de générations… Qui plus est, la confusion avec Blanche de Castille montre le peu de fiabilité de la mémoire orale au-delà du propre vécu des témoins. Cette confusion est très certainement due à la déformation de propos rapportés aux Dampsois à partir des textes de MM. Charpillon et Caresme, grands vulgarisateurs d’archives.
Qui plus est, nos Blanches Dames sont réputées avoir eu des terres entre Les Damps et Léry. La propriété de la ferme de La Barre, puis appelée de Lux, au bout de la paroisse, semble plus conforme à la description. On n’a plus qu’à imaginer que le gros des propriétés en question fût dans la garenne, le long de l’Eure. On peut aussi imaginer que ces propriétés englobassent la Maison de la Dame Blanche. Mais nous n’avons aucune espèce de preuve de tout cela.
Par ailleurs, et pour compléter un peu l’historique de cette maison, on notera qu’elle se trouve dans la rue des Carrières et qu’un accès à une carrière souterraine se fait à partir de ce lieu ; une autre entrée de carrière se fait juste à côté, par la rue. On pourra donc s’étonner que, hormis un appentis, l’ensemble de la maison soit en pans de bois, matériau accessible par la proche forêt de Bord mais moins noble que la pierre. On notera aussi que le val des Damps où se trouve le village ancien est le lieu où affleure un calcaire de qualité supérieure à la moyenne des sols avoisinants. Cela explique la présence de plâtriers. L’autre affleurement de ce calcaire se trouve à la sortie de Pont-de-l’Arche, à côté de la bien nommée sente des Plâtriers.
Enfin, citons, au milieu de la façade sud de la Maison de la Dame Blanche, l’existence d’un bel escalier en vis en demi-hors-d’œuvre non visible depuis la route. Il met en valeur le parfait parallélisme de ce bâtiment.
Détails de juillet 2018 (Armand Launay).
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Cette estampe d'Auguste Brouet, datant de 1910 environ, représente la Maison de la Dame Blanche. Elle semble alors servir de grange, comme le laissent à penser les activités des personnages qui animent cette vue, l'usage de grange et le titre de l'estampe dans un catalogue de 1923 : "Masures à Audemps". On apprécie la perspective sur la rue des Carrières et l'appentis en pierre. Tous nos remerciements vont à Étienne Barthel qui a porté un beau regard sur cet artiste et a redressé ladite estampe. http://rep.auguste-brouet.org
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La Maison de la Reine Blanche, ici sur une illustration portant sur Léry, peut nous amener à douter de la résidence de Blanche de Bourgogne et de France aux Damps (carte postale de collection de Joëlle David, avec nos remerciements).
D’où vient le nom de Voie blanche ?
La Voie blanche désigne plusieurs lieux de la région des Damps :
- le chemin forestier qui part des Damps vers Léry ;
- un hameau de Léry (le centre équestre et ses quelques maisons) ;
- un quartier de Val-de-Reuil.
D’aucuns ont écrit que ce nom provenait de Blanche de Castille qui aurait possédé des terres aux Damps (voir ci-dessus). Or, la Voie blanche n’existait pas au Moyen Âge ou, tout du moins, sous la forme de grand chemin de communication. La partie qui nous intéresse est un ancien tronçon de la voie royale, puis impériale, reliant Paris à Rouen. Ce tronçon fut déclassé en chemin forestier en 1869 car son relief le rendait moins accessible que le tracé historique longeant l’Eure par Léry.
On peut avancer une autre explication : le chemin entre Les Damps et Val-de-Reuil parcourt l’éperon Nord-est du plateau du Neubourg. C’est ainsi qu’il entame la surface du blanc calcaire contrastant avec les chemins qui empruntaient le creux de la vallée avant l’arrivée du goudron. À notre sens, c’est cette particularité visuelle qui a permis à nos ancêtres de nommer cet espace géographique et non la présence d’une grande dame. Il serait tentant de donner des explications érudites mais le plus intéressant est de retrouver les préoccupations quotidiennes de nos ancêtres, surtout dans un temps où l’on ne donnait pas de nom de personnes aux lieux.
Nous pouvons peut-être relier ce nom de lieu à celui d’Aubevoye, près de Gaillon : au-delà de son y d’une orthographe vieillie et charmante, il semble provenir du latin populaire alba via, c’est-à-dire la voie blanche.
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Sur cette carte postale de 1913, on mesure combien la Voie blanche porte bien son nom. Bien loin d'être un lointain écho de la résidence de la Dame Blanche, son nom peut tout simplement avoir désigné, dans le langage pratique de nos ancêtres, la couleur de la craie du coteau calcaire que cette route d'Ancien Régime entaille (carte postale de la collection de Joëlle David, que nous remercions itou).
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